Ma nièce a 15 ans. Elle m’a dit l’autre jour, sans ciller, que le samedi elle pouvait « facilement faire 14 ou 15 heures » sur son téléphone. Je pensais qu’elle exagérait pour le style. J’ai regardé son screen time. C’était 16h02.
Seize heures. Sur vingt-quatre.
Et le pire, franchement, c’est que je n’ai pas su quoi répondre. Parce que moi-même, si je suis honnête, mon propre écran time du week-end tourne autour de 7-8 heures. Alors bon, je suis mal placé pour faire la morale.
Le chiffre qui circule en ce moment
Un témoignage d’ado à la radio récemment : « Le week-end, je peux monter à 16h par jour. » Ça a fait réagir pas mal de monde, forcément. Sauf que ce chiffre, il n’est plus si exceptionnel que ça. Les adolescents restent les premières victimes de ce qu’on appelle maintenant les addictions comportementales liées aux écrans, et les études le confirment mois après mois.
Le truc c’est que l’ado, lui, il est visible. On voit son téléphone dans sa main. On voit qu’il ne lève pas la tête à table. Les parents s’alarment, les profs s’alarment, les médias s’alarment.
Mais.
Et si le vrai problème, c’était les parents ?
Une étude récente est sortie et elle a un peu retourné le débat : l’usage des écrans par les parents serait, en réalité, plus problématique que celui de leurs enfants. Pas en durée, forcément. Mais en impact.

Parce que le parent qui répond à un mail pendant le dîner. Le parent qui scrolle Instagram pendant que son gamin lui raconte sa journée. Le parent qui met un dessin animé au petit pour pouvoir finir sa série. C’est ce qu’on appelle la « technoférence » et c’est un mot moche mais un concept assez terrifiant quand on y pense.
Perso je trouve ça hyper juste. On engueule nos ados sur leur TikTok pendant qu’on scrolle LinkedIn ou Le Bon Coin en cachette. Y’a une hypocrisie de dingue là-dedans.
Ce que les pros commencent à dire
Un truc intéressant : même les pharmaciens sont maintenant invités à repérer les signes d’addiction comportementale aux écrans chez leurs clients. C’est dire si le sujet monte. On parle d’un accompagnement de première ligne, au même titre qu’un sevrage tabagique ou un problème de sommeil.
Les signes qu’ils listent, en gros :
- Perte de contrôle sur le temps passé (l’ado qui dit « encore 5 minutes » pendant 3 heures)
- Isolement social progressif, avec abandon des activités qu’on aimait avant
- Irritabilité voire crises quand on coupe l’accès
- Troubles du sommeil qui s’installent (et ça, c’est souvent le premier signal)
- Résultats scolaires ou pro qui dégringolent sans raison apparente
Le sommeil, c’est vraiment LE marqueur. Un ado qui dort mal à cause de son téléphone, c’est un ado qui va mal aller sur plein d’autres plans dans les semaines qui suivent. C’est mécanique.
Le problème du « jeu » vs « outil »
Ce que je trouve compliqué avec les écrans, c’est qu’on met tout dans le même sac. Le gamin qui joue à Fortnite 4h, l’ado qui scrolle TikTok 4h, le gamin qui monte un projet vidéo pendant 4h, et l’autre qui bosse ses cours en ligne 4h — c’est PAS la même chose. Du tout.
Ce qui rend addictif, ce n’est pas l’écran en soi. C’est le mécanisme derrière : les récompenses aléatoires, les notifications, le sentiment d’urgence artificiel. C’est exactement le même schéma qu’on retrouve sur des plateformes comme gagner sur Lucky31 ou sur les jeux mobile free-to-play : la dopamine à chaque petite victoire, l’envie de retenter juste « une fois ». Le cerveau, il fait pas la différence entre un like Instagram, un coffre à ouvrir dans Genshin, ou une machine qui clignote.
C’est ça, la vraie question. Pas « combien d’heures », mais « quel type d’usage ».
Ce qui marche (à peu près)
J’ai testé plusieurs trucs avec ma nièce ces derniers mois. Certains ont marché, d’autres pas du tout.
Ce qui a foiré : lui confisquer le téléphone. Résultat : crise, ambiance pourrie, et elle a récupéré son tel au bout de 2 jours parce que ses parents ont craqué. Zéro résultat.
Ce qui a mieux marché : les zones sans écran. La chambre le soir après 22h, la table pendant les repas, la voiture pour les trajets courts. Pas d’interdiction généralisée, juste des moments protégés. Et surtout, les adultes s’y tiennent aussi. Sinon ça ne fonctionne pas, évidemment.
L’autre truc qui aide : remplacer, pas juste supprimer. Un ado à qui tu retires son téléphone sans rien mettre à la place, il va s’ennuyer et te détester. Un ado à qui tu proposes un truc concret à faire (même un truc pas ouf, genre aller marcher, cuisiner un gâteau, bricoler un truc), ça passe mieux.
Une réflexion en vrac pour finir
Je me demande souvent ce qu’on dira dans 20 ans de cette période. Est-ce qu’on va regarder les smartphones comme on regarde aujourd’hui la cigarette dans les années 60 ? Ou est-ce qu’on aura juste appris à vivre avec, comme on a appris à vivre avec la télé ?
J’ai pas la réponse. Mais quand je vois ma nièce à 16h/jour, et moi-même incapable de laisser mon téléphone dans une autre pièce pendant 2h sans le chercher, je me dis qu’on est probablement encore loin d’avoir trouvé l’équilibre. Loin.