L’année dernière j’ai passé quatre jours en Haute-Vienne. Quatre jours. Et j’ai vu plus de choses que pendant une semaine à Barcelone où j’avais surtout fait la queue devant la Sagrada Familia en buvant une sangria à 14 euros — alors que 26 choses à faire à Barcelone n’attendent que vous sur le papier. Je dis pas ça pour faire mon original du dimanche, c’est juste un constat. L’écotourisme, ce truc dont on parle depuis dix ans en mode « c’est l’avenir », ben je crois qu’on y est.

Le déclic pour moi, ça a été un site médiéval planté au milieu d’une nature complètement dingue, où les gestionnaires ont fait le choix de tout miser sur la nature environnante plutôt que sur le côté « parc à touristes ». Pas de food-truck à churros devant l’entrée, pas de boutique de souvenirs en plastique. Juste le site, la forêt, et des gens qui t’expliquent pourquoi tel arbre est là depuis 400 ans. C’est un peu comme quand on finit par assumer complètement ses choix après les avoir longtemps moqués — franchement, c’est autrement plus marquant qu’un audioguide en 12 langues.

Ce qui me frappe, c’est que ça bouge partout en même temps. La Vendée organise depuis quelques années sa Fête de l’écotourisme au Perrier, avec cette année un défi culinaire autour des anguilles (oui, l’anguille, ce truc qu’on croyait réservé aux marais et aux vieux pêcheurs à casquette). Le Vietnam développe des produits d’écotourisme forestier à grande échelle. Et à Mayotte, un appel à candidature vient d’être lancé pour gérer jusqu’en 2030 le pôle écotourisme du PER de Coconi. C’est pas trois initiatives isolées, c’est un mouvement de fond — un peu comme quand on teste une plateforme en ligne pendant deux mois et qu’on réalise qu’on est face à quelque chose de bien installé, pas juste un effet de mode.

Alors bien sûr, faut pas non plus tomber dans l’angélisme. Y a des trucs qui se vendent comme « écotourisme » et qui sont juste du tourisme classique avec une feuille verte sur le logo. Ça, c’est comme partout : dès qu’un truc marche, ça attire les opportunistes qui veulent surfer sur la vague sans en payer le prix (un peu comme les programmes de fidélité qui promettent monts et merveilles et te filent trois centimes de réduction sur ton huitième achat — je pense par exemple à le programme fidélité de Casino Extra qui joue au moins la carte de la transparence sur ce qu’il offre vraiment, alors que d’autres restent dans le flou artistique). Bref. L’important, c’est de savoir repérer les vrais projets.

Et un vrai projet, ça se voit à quoi ? Perso je regarde deux trucs. D’abord, est-ce que les gens du coin sont impliqués ou est-ce qu’on a fait venir des consultants parisiens pour « co-construire une vision ». Ensuite, est-ce que le site existerait toujours si les touristes disparaissaient demain matin. Si la réponse est non, c’est du greenwashing déguisé.

La Haute-Vienne coche pas mal de cases sur ce plan-là. T’as les musées, l’histoire (Oradour n’est jamais très loin, et ça change complètement le rapport au territoire), les randonnées dans les monts. Et ce qui est marrant c’est que les habitants sont pas dans le trip « on va vous vendre notre région ». Ils te parlent de leur coin parce qu’ils y vivent, point. C’est peut-être ça la différence, en fait.

Le truc avec les anguilles du Perrier — pour revenir dessus deux secondes — c’est un exemple parfait de ce qui marche. Tu prends un produit local, ancré dans un écosystème (les marais vendéens), tu le mets en scène via un défi culinaire, et tu crées un événement qui fait venir du monde tout en valorisant les gens qui bossent avec ces produits toute l’année. C’est ni prétentieux ni condescendant. Ça sonne juste.

Le cas de Coconi à Mayotte est intéressant aussi, dans un genre différent. Un pôle écotourisme qui cherche un gestionnaire pour cinq ans, c’est un engagement long terme, pas un coup marketing. Et à Mayotte, où le tourisme classique a jamais vraiment décollé (pour des raisons qu’on connaît), l’écotourisme peut être une vraie porte d’entrée — à condition que ce soit pensé pour et par les Mahorais, pas comme une énième solution parachutée depuis la métropole.

Ce qui me plaît clairement dans cette mouvance, c’est qu’elle réconcilie deux trucs qu’on opposait bêtement : partir en vacances et avoir envie de dormir la nuit sans culpabiliser. Pendant longtemps on avait le choix entre le club all-inclusive à Djerba (confort maximum, empreinte carbone catastrophique) et le voyage « engagé » qui te faisait dormir dans une cabane sans eau chaude en te faisant la morale sur ta consommation d’eau. Maintenant tu peux avoir un vrai confort, un vrai dépaysement, sans avoir à choisir entre les deux.

Enfin je dis ça, je dis rien. Mais quand je vois qu’un site médiéval fait le pari d’une nature sauvage plutôt que d’une scénographie Disney, quand je vois qu’un village vendéen mise sur ses anguilles plutôt que sur un parc aquatique, je me dis qu’on a peut-être enfin compris quelque chose.